Démographie de la tradition catholique en France

novembre 17, 2018 by Tradition No Comments
Le catholicisme traditionnel a un gros problème. Loin de l’image des chapelles débordantes et des familles conduisant des fourgons plein d’enfants, je vais démontrer par la suite que la tradition est malade : malade de sa jeunesse. Certes, pas autant que le reste de l’Eglise, mais bel et bien très malade.

Les prêtres et les défections

Commençons par une remarque simple : le nombre de prêtres de la FSSPX augmente bien moins que ce qu’il devrait. On peut arguer que dans les années 70 et 80, « l’offre » de formation liturgique était très pauvre : et que par conséquent, de nombreuses vocations un peu fantaisistes, se retrouvaient dans les séminaires traditionnels. Ces séminaristes, une fois ordonnés, quittaient le navire qu’ils trouvaient trop libéral ou trop radical.
Mais de nos jours, tout le « spectre » existe, avec des diocèses officiels conservateurs (Fréjus Toulon par exemple), des communautés ralliées ou qui ont fait le chemin dans l’autre sens, la fraternité Saint Pie X elle-même, les « résistants » autour de Mgr Williamson et du séminaire d’Avrillé, et les sédévacs.
394 prêtres ont été ordonnés dans le monde, pour la FSSPX, de 1999 à 2017 compris. Le nombre est globalement stable autour de la vingtaine chaque année. La croissance absolue du nombre de prêtres est même plus faible que dans les années 90, juste après la rupture avec la FSSP qui avait « capturé » un tiers des fidèles, et donc la même part des vocations potentielles.
Il y avait par ailleurs environ 395 prêtres en 1998; 637 après les ordinations de 2017 : cela signifie que 152 prêtres manquent. Si une petite partie sont morts (à priori une trentaine si on s’en tient aux tables de mortalité, étant donné que la petite centaine ordonnée avant les années 1980 a à peine 70 à 80 ans), et une quarantaine sont partis ces dernières années dans la « résistance », on en déduit que plus de 80 autres (!!) sont partis dans la nature.. plutôt dans les diocèses ou les sédévacs, car on ne peut pas dire qu’on en voit beaucoup aller vers les ralliés.
Cela représente un pourcentage de prêtres partis vers les diocèses qui doit atteindre les 20% !
Ce taux est d’ailleurs en augmentation, car le nombre de prêtres ordonnés jusque 1998 était de l’ordre de 500 : or si on enlève la bonne quarantaine qui sont partis (notamment des USA et du Mexique) pour être sédévacs, et les 18 fondateurs de la FSSP, cela fait beaucoup moins de « transfuges » : environ 9% sur les 20 premières années.
La FSSP elle-même n’a pas été épargnée par la « crise de la concélébration » en 1999 : à l’époque elle n’a encore que 96 prêtres. http://laportelatine.org/district/france/bo/20ansapres/jugementED/rallies.php
Bref, de 10% de « pertes » par période de 20 ans, vers l’église conciliaire (ou le rien ?) on est passé plutôt à 20%..
Avec les morts qui vont bientôt être réguliers, j’avais prédit, et je pense malheureusement avoir raison, que la FSSPX plafonnera vers les 800 prêtres, et ne dépassera jamais le millier.
Moins de prêtres = moins d’apostolat, et donc à terme moins de fidèles, moins de vocations, moins de prêtres. Un cercle vicieux.

Et les fidèles?

Mais la situation est bien pire pour les fidèles. Imaginons la situation suivante : bien sur des changements dans les hypothèses font varier les chiffres mais vous verrez que dans tous les cas, il y a de grosses pertes :
  • Imaginons que la tradition est endogène : il n’y a aucun mariage avec l’extérieur, aucune conversion « entrante » (une hypothèse qui va minimiser les « pertes » estimées)
  • Dans les années 70, des tradis d’un peu tous les âges rejoignent la FSSPX.
  • Ceux qui avaient plus de 60 ans à l’époque sont tous morts. Les autres ont eu des enfants qu’ils ont exclusivement éduqués dans le « traditionalisme ». On peut imaginer une petite perte pour ceux qui avaient à l’époque entre 45 et 60 ans : ils ont pu ne pas réussir à ‘ »entrainer » leurs enfants majeurs, mais à priori cette perte devait être compensée par l’effet inverse de jeunes dont les parents se sont conciliarisés dans les années 60 (et ne font pas partie de notre échantillon) alor que eux ont gardé la foi traditionnelle.
  • Admettons qu’à l’époque ils étaient 14 (un chiffre choisi pour simplifier les calculs, qui pourraient signifie 14 000 ou 14 millions, peu importe)
  • Chaque génération a eu en moyenne 4 enfants : compte tenu d’environ 0,5% de vocations religieuses au sens large et 9,5% de personnes qui ne se marieront jamais et n’auront pas d’enfant, cela semble réaliste.
  • En deux générations, de 1958 à 2018, il ont eu 28 enfants et 56 petits enfants. Notamment, les 42 personnes qui étaient là en 1988 et sont encore en vie, ont eu 56 descendants en plus, depuis les sacres. Bref, ce qu’on en déduit, c’est que si on compte aussi les 7-8 vieux qui étaient encore en vie à l’époque, la tradition aurait du doubler de taille, et passer de 49 à 98 en nombre.

La réalité des chiffres

Or, le nombre de tradis en France ne progresse pas, ou quasiment pas : le nombre de lieux desservis a certes augmenté de 10% de 2008 à 2018 d’après Paix Liturgique, mais le nombre de messes dominicales lui n’a quasiment pas augmenté. Divers algorithmes montrent qu’avec un peu plus de 200 messes, les tradis FSSPX en France sont environ 40 000, pas bien plus.

Vu qu’il n’y a pas eu doublement des paroisses et nombres de messes, mais augmentation admettons d’environ 30% en 30 ans, c’est que 35% gens sont partis. Il ne peut s’agir de morts, nous les avons déjà déduits. De plus, en « entrants » pour faire augmenter le nombre de fidèles, il y a aussi des conversions et des mariages exogènes, que nous n’avons pas comptés. On en déduit que les nombres de « pertes de foi » sont considérables.

Des « pertes de foi » ou plutôt de charité

La réponse tient en partie aux adultes, mais à priori encore plus sur les enfants.
Lorsque j’étais en pension à LLP, j’avais estimé à un tiers le nombre d’enfants qui en quittant l’école, n’allaient plus à la messe à 18 ans. LLP communiquait d’ailleurs sur le thème « ils ont perdu la foi, ne les fréquentez plus », alors qu’ils avaient surtout perdu la charité et la pratique ! A Saint-Michel, il semble que le pourcentage était moindre, plutôt dans les 20% : cependant comme j’y étais au lycée, peut-être est ce que parce qu’une partie des « perdeurs de foi » était déjà partie plus tôt lors de leur crise d’adolescence.
Tous ces chiffres convergent. D’ailleurs, la FSSPX a une dizaine d’écoles secondaires hors contrat. Même avec un nombre prudent de 40 000 fidèles (de mémoire Mgr Fellay avait donné le chiffre de 50 000 en France, et 150 000 dans le monde), cela fait normalement 20 000 de moins de 30 ans. Pour les tranches 6-18 ans, on peut imaginer environ 700 enfants par classe d’âge. Soit 350 garçons. Ces 10 écoles n’ont qu’une classe, rarement plus de 20 élèves par classe, ce qui signifie 200 enfants scolarisés, en secondaire, par année, maximum, simplifions plutôt à 175. Cela veut dire d’une part que peut être 30% des enfants en primaire, et 50% dans le secondaire, sont scolarisés ailleurs : éloignement, rejet du mode d’éducation en pension, plusieurs raisons expliquent ces choix. Dans tous les cas, les tradis ne peuvent pas faire peser la cause de ces « pertes de foi » sur le fait que ces enfants ne seraient pas scolarisés dans les « bonnes écoles ».
73% des vocations proviennent d’écoles de la fraternité, ce qui est cohérent avec un chiffre de 50% des lycéens qui y vont. (source Riposte Catholique). L’article confirme notre chiffre moyen de 4 enfants car il était de 4 en 1986 et 5,8 maintenant, mais uniquement parmi les prêtres, on peut imaginer que les autres familles ont statistiquement un peu moins d’enfants. Cela fait un « ratio de prêtrise » du double parmi les « enfants scolarisés en endogène ». Mais cela veut aussi dire que les autres enfants gardent la foi en bonne partie.

Plus du tiers de « pertes »

On peut extrapôler de ces chiffres sur les élèves, les prêtres, et le taux global de « perte de foi », qu’environ 25% des élèves qui sont passés par une école tradi, et 45% de ceux qui n’y sont pas passés, vont « perdre la foi ».
Si le chiffre est terrible pour les « scolarisés ailleurs », il est également très inquiétant pour les écoles « internes ». C’est là le vrai drame de la tradition, et dans ce monde feutré, personne n’en parle.
Pourtant tout le monde a en tête un oncle, un cousin, un frère ou un camarade de classe dans ce cas là. Certes, ce sont souvent des « familles entières » qui ont dévissé de la tradition, parfois avec leurs cousins, et cela s’est donc moins vu. Ce qui est inquiétant, c’est qu’alors que la distance entre FSSPX et église officielle grandit, ce taux reste si élevé. L’attraction de l’église officielle devrait diminuer au fur et à mesure de l’éloignement.

Quelques causes

Pour les prêtres, on voit que l’attraction de l’église conciliaire est élevé. Mais le taux élevé de perte pour les jeunes ne peut pas venir de là.. alors de où ? La raison profonde pour les jeunes me semble différente :
peu sont les jeunes qui vont vers des communautés ralliées ou conciliaires : la plupart ne pratiquent plus du tout et répètent le message des médias, comme quoi on leur avait lavé la tête et qu’ils se sont sortis de cette bigoterie à l’âge adulte. Dans les rares témoignages lisibles sur des blogs ou des sites mainstream, ce discours ressort de manière consistante.
C’est un échec énorme sur notre « économie du salut », et notre responsabilité globale, en tant que tradis, de s’assurer que nos enfants gardent la foi. Et puis cette perte de 35% fait qu’au lieu de doubler tous les 30 ans, notre nombre de jeunes de -30ans ne va progresser que de 40%. Et grosso modo, les pertes à plus de 30 ans sont compensées par les conversions, et on a un tableau à peu près compréhensible de cette relative stagnation.
Un autre indicateur est le pélerinage de Chartres où en 2018 nous avons eu 6000 marcheurs FSSPX contre 13 000 pour le pélerinage officiel, qui s’est rallié : certes, il y a des chapitres étrangers, mais le gros des troupes vient de France. Si le pélé « officiel » est désormais rejoint par de nombreux « conciliaires conservateurs » de type « manif pour tous à Versailles », il n’empêche que globalement, les ralliés et autres « summorum pontificum » semblent nous avoir rattrapé et être environ 40 000 aussi en France : 20 000 pour la FSSP et 20 000 pour le reste. Ajoutez à cela 10 000 sédavacs et un peu moins de « résistants », et vous avez globalement un petit 100 milliers de personnes qui assistent à la messe traditionnelle.
Bien moins que ce qui aurait pu être espéré en 1988. Quand allons nous affronter cette réalité et nous préoccuper de nos enfants ? Faisons-nous tout notre possible pour leur éducation et leur salut ? Tout en sortant de la réponse facile « je l’ai mis dans une bonne école », maintenant que nous avons vu que c’est certes une bonne action, mais loin d’être une bonne réponse. Il est d’ailleurs incorrect de dire « mettre votre enfant dans une mauvaise école va augmenter son risque de perdre la foi de 20 points » : car les échantillons diffèrent, et ceux qui ne mettent pas leurs enfants dans des écoles tradis sont une population différente. On peut imaginer plusieurs différences :
  • peut-être plus pauvres ? Les écoles tradis ne sont pas données, que le problème soit purement financier ou du au fait que, pour gagner sufisamment, les deux parents doivent travailler, cela revient au même.
  • Sûrement des familles avec des parcours difficiles : divorces civils antérieurs, familles recomposées, veufs, conjoint qui ne pratique pas / plus, difficultés scolaires du à l’internat, ..

Alors que l’église conciliaire cherche des moyens de brader la foi pour « s’ouvrir au monde », avons-nous pensé aux situations à l’intérieur de nos propres communautés tradis ? aux raisons de ces « pertes de foi » ? les prêtres et professeurs qui sont en première ligne dans les lycées, sont-ils sensibilisés à ces risques ?

Si l’on en juge par le fait que déjà, une bonne partie des profs étaient plus « crypto tradis » que réellement tradis (en tout à Saint Michel c’était le cas), on comprend que faire aveuglément confiance à l’école pour éduquer ses enfants est une erreur funeste.

Bref, le sujet mérite une vraie réflexion : il faut sortir de la zone de confort de nombreux tradis, qui consiste à accuser les autres. Car je connais toutes les fausses causes que des parents me sortiraient :

  • « c’est la faute de ceux qui mettent leurs enfants dans de mauvaises écoles »
  • « c’est la faute de l’influence du monde, des franc-maçons, des camarades de l’université, .. » (cochez la ou les cases)
  • « c’est la faute de ces 20% de prêtres libéraux qui ont inoculé le virus aux enfants »
  • « c’est la faute à l’époque, difficile de faire mieux », ce qui revient à dire qu’on a 5 enfants et qu’on accepte à leur naissance qu’un ou deux vont se damner.. grandiose !

Et si on se regardait dans la glace, en tant que parents ? Et si on acceptait de se dire que notre « taux de perte » de 35% est probablement plus élevé que ce qu’il était en 1961 juste avant le concile ? Que c’est bien de transmettre la foi, mais qu’il faut aussi faire vivre l’espérance et la charité de nos enfants ? (ce à quoi les discours apocalyptiques et victimaires, répandus chez nous, n’aident pas). Etc. Le salut des âmes doit hanter notre être : le notre, et celui de nos proches avec ce quatuor : famille – chapelle – école – proches (amis, entreprise, village).

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